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Pour en finir Avec le jugement du pieu(x)

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Ou la morale paternaliste bien gardée

Par Marcelo Gravlax

M’en retournant d’Aix-en-Provence, je fais escale à Sète et rends visite à une amie comédienne que je n’ai pas vue depuis longue date. Elle m’évoque lors du diner, un procès historique qui oppose en 1857, Gustave Flaubert au ministère public, pour outrages aux bonnes mœurs. Aller au tribunal pour un livre ? Elle attise ma curiosité en me présentant le rôle qu’elle interprète. Emma est le personnage principal de ce roman dont certains passages ont été incriminés. La pièce de Tiago Rodrigues intitulée Madame Bovary (1) rejoue ce procès en mêlant plaidoirie, réquisitoire et intrigue romanesque. Le lendemain j’achète le roman. Un roman d’amour, rien de tel pour les fêtes de fin d’année ! Je lis en moins d’une semaine les quatre cents pages. À la fin, perplexe, je m’interroge sur ce qui a pu outrer les bonnes mœurs de l’époque.

Nous sommes au Second Empire. Un officier de santé, nommé Charles Bovary s’établit près de Rouen. Il se marie en première noce à une veuve plus âgée, qu’il croie riche. Elle décède quelques années plus tard et il épouse en second mariage Emma, une fille de la campagne qui a été instruite dans un pensionnat. Elle rêve d’amour comme on peut en lire dans la littérature. Elle vit au côté d’un mari médiocre, le quotidien petit-bourgeois et dévot d’un village normand. Sa quête de l’amour-passion pour échapper à ce morne foyer l’emportera. « La médiocrité domestique la poussait à des fantaisies luxueuses, les tendresses matrimoniales en des désirs adultères » Accablée de dettes, elle s’empoisonne, laissant une petite fille à un mari encore passionné, mais qui sombre dans la plus profonde misère.

«Qu’est-ce que M. Gustave Flaubert a voulu peindre ? demande Maitre Sénard lors d’une éloquente plaidoirie au procès de Flaubert en février 1857. D’abord une éducation donnée à une femme au-dessus de la condition dans laquelle elle est née, comme il arrive, il faut bien le dire, trop souvent chez nous. Ce livre, mis dans les mains d’une jeune femme, pourrait-il avoir pour effet de l’entraîner vers des plaisirs faciles, vers l’adultère, ou de lui montrer, au contraire, le danger, dès les premiers pas, et de la faire frissonner d’horreur ? »

Le livre pose donc cette question : est-ce que la fiction a un quelconque impact sur le réel ? Les textes sont-ils si puissants qu’ils peuvent mettre en danger l’ordre établi ? À quatorze ans, Emma Bovary lit des romans d’amour quand elle est au couvent. Puis plus tard, une fois le mariage consommé, pour vaincre son ennui. Ce que craint par-dessus tout, la société bien pensante de l’époque c’est que la lecture puisse corrompre la jeunesse. Flaubert tel un peintre réaliste, défend d’ailleurs cette thèse. Une jeune fille pourtant bien élevée par ses lectures impies cherche à dépasser sa condition de femme de la classe moyenne. Scandale ! Et l’auteur lui fera payer très cher cette extravagance. Le procureur essaiera de dépasser cet argument :

« On nous dira comme objection générale : mais, après tout, le roman est moral au fond, puisque l’adultère est puni ? À cette objection, deux réponses : je suppose l’œuvre morale, par hypothèse, une conclusion morale ne pourrait pas amnistier les détails lascifs qui peuvent s’y trouver. Et puis je dis : l’œuvre au fond n’est pas morale. Je dis, messieurs, que des détails lascifs ne peuvent pas être couverts par une conclusion morale, sinon on pourrait raconter toutes les orgies imaginables, décrire toutes les turpitudes d’une femme publique, en la faisant mourir sur un grabat à l’hôpital.» (2) Il accuse en fait le livre de pornographie. Pourtant l’auteur à cette finesse de pinceau de ne jamais montrer les scènes charnelles (tout en sachant très bien susciter le désir chez le lecteur). Ce à quoi lui répondra la défense : « si le romantisme apparaît dans son livre, de même que si le réalisme y apparaît, ce n’est pas par quelques expressions ironiques, jetées ça et là, que le ministère public a prises au sérieux. […] Selon l’avocat de Flaubert, c’est pour mieux décrire l’ «histoire de l’éducation trop souvent donnée en province […] l’histoire des périls auxquels elle peut conduire, histoire de la dégradation, de la friponnerie [ l’ ] histoire d’une vie déplorable dont trop souvent l’éducation est la préface. » (3)

Serait-ce la faute à une éducation trop rigide ?

Le génie de cette œuvre c’est la mise en abîme de la littérature « Pendant la rédaction de son roman, Flaubert mesure l’effet social de son œuvre : il est très conscient d’écrire un livre qui scandalisera une partie de son public. Le procès à venir s’ouvre déjà dans le roman lui-même, par les discussions entre Charles et sa mère, qui veut interdire à Emma les « mauvais livres », et menace « d’avertir la police, si le libraire persistait dans son métier d’empoisonneur ». (4)

Flaubert sera acquitté, même s’il est reconnu d’avoir parfois perdu « de vue les règles que tout écrivain qui se respecte ne doit jamais franchir, et d’oublier que la littérature, comme l’art, pour accomplir le bien qu’elle est appelée à produire, ne doit pas seulement être chaste et pure dans sa forme et dans son expression.» (5)

L’Art donc se résume à produire du beau, à défendre le bien

La question demeure, quel pouvoir a la littérature ? Et doit-elle respecter la morale ? Dans une époque où l’on tue des caricaturistes, on peut légitimement se poser la question.
Le «nouveau nouveau roman» en la figure de Jean Ricardou avait avancé l’idée selon laquelle la fiction pouvait changer la société. «Le Monde» nous le rappelle en lui rendant un dernier hommage :
« il ne suffit pas de dénoncer le réalisme comme un piège visant à éviter le questionnement du réel ou à empêcher qu’on l’interprète. Il faut que la fiction ait désormais pour but de montrer en quoi le réel est toujours un découpage arbitraire. Dans le même entretien, Ricardou précise le sens du  » procès  » qu’il intente ainsi au récit dans son ouvrage :  » C’est sur quoi une société s’établit (sa religion, ses traditions, son histoire), et fonctionne (les informations).  » Il faut donc le déconstruire pour renouveler le champ politique.» (6)

Je reconnais que la littérature peut réellement devenir une éducation sentimentale. La beauté et la fluidité du texte font de Madame Bovary un régal de lecture. Mais ce que je reproche c’est que même si la morale du livre est corrosive elle restera toujours une morale patriarcale. Flaubert se moque de cette femme qui veut se libérer des entraves de sa vie banale. Les hommes ne sont que des séducteurs qui jettent leurs objets une fois qu’ils ne les désirent plus. Il peint avec justesse une société qui malgré la Révolution, ne s’est pas débarrassée d’un millénaire d’aliénation. Mais il ne propose aucune issue. Étant né après mai 68, je ne peux mesurer le poids de la censure morale qu’exerçaient pouvoir public et pouvoir religieux. Mais aujourd’hui, la montée des fanatismes m’inquiète. Le retour du religieux dans la sphère médiatique m’interroge. Dans les périodes troublées, ce sont toujours les droits des femmes qui sont réinterrogés. Et pour comprendre la société actuelle, il faut regarder d’où l’on vient et quelles sont nos institutions.

« Finalement, pourquoi se marier?», s’interroge Xavier Labbé, avocat et professeur du droit de la famille à la faculté de Lille. Puisque désormais les époux peuvent convenir d’avoir des domiciles distincts, «pourquoi ne pourraient-ils pas, au point où l’on en est, s’autoriser réciproquement à avoir des relations sexuelles avec autrui ? […] La loi ne dit plus ce qui est bien ou mal, ce qui doit être permis ou interdit. Le législateur se contente désormais de suivre l’évolution des moeurs » s’attristait ce pauvre avocat de région. (7)

Au fond ce qui est reproché à Mme Bovary, c’est son infidélité. Et ça, ça bouleverse l’ordre établi. Mais au lieu d’en faire une femme qui se libère de la domination masculine, il l’enferme dans le stéréotype de la femme faible. Pour sa défense maitre Sénard, avancera d’ailleurs cet argument : « c’est triste à dire, mais cela est vrai, une jeune fille, née comme elles le sont presque toutes, honnête ; c’est du moins le plus grand nombre, mais bien fragiles quand 1’éducation, au lieu de les fortifier, les a amollies ou jetées dans une mauvaise voie. Il a pris une jeune fille ; est-ce une nature perverse ? Non, c’est une nature impressionnable, accessible à l’exaltation » La morale bourgeoise est bien gardée, car Flaubert prêche subrepticement la pédagogie de l’exemple. Voici où la liberté conduit : à la déchéance et à la mort.

«Peut-être faut-il attribuer ceci à une volonté étatique très ancienne, qui remonte au temps de la monarchie absolue, de rendre les citoyens non pas seulement obéissants dans leurs actes, mais aussi soumis dans leur conscience. Les règles qui concernent les mœurs, qu’elles soient juridiquement déclarées ou seulement valorisées du point de vue moral, ne semblent satisfaisantes que dans la mesure où elles rentrent dans nos consciences.» (8)


(1) Madame Bovary, texte de mise en scène de Tiago Rodrigues, crée au Théâtre de la Bastille (Paris 11e) – mai 2016

(2) Réquisitoire de M. l’Avocat Impérial, M. Ernest Pinard, Ministère public contre M. Gustave Flaubert

(3) La plaidoirie de Maitre Sénard, avocat de Flaubet

(4) Yvan Leclerc, Madame Bovary, Procès intenté à M. Gustave Flaubert devant le tribunal correctionnel de Paris

(5) Jugement, Gazette des tribunaux, 9 février 18576 Jean Ricardou, Le Monde, 30 juillet 20167 Blandine GROSJEAN Pour la justice, la fidélité dans le mariage n’est plus sacrée. Un juge en dispense un couple en instance de divorce. Le Monde, 16 mars 2000

(8) Marcela IACUB, Madame Bovary ou les vertus de la pornographie, Libération, 29 novembre 2005

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